vendredi 17 août 2012

Le subtil été SF d'une nouvelle de Philip K. Dick

"Condensé d'action aseptisé" (TF1.fr), "Sans âme" (Marianne, Critikat, Les fiches du cinéma), le film de Len Wiseman Total Recall - mémoires programmées  sorti cette semaine souffre beaucoup dans la critique française.
Serai-ce à cause de son statut de blockbuster de l'été ou de son statut intertextuel flou oscillant entre remake du film éponyme de Paul Verhoeven de 1990 et ré-adaptation de la nouvelle "Souvenirs à vendre" (We Can Remember It for You Wholesale) de 1966 par l'immense Philip K. Dick.
Sûrement un peu des deux : Roger Ebert (Célèbre critique américain au Chicago Sun) se pose la question centrale de la nécessité du film, question un peu vaine qui parcourt de nombreuses autres critiques du film.

Le film n'est pas tant nécessaire que parlant sur la société d'aujourd'hui et ses aspirations. Il titille aussi une question de cinéma récurrente : "Qu'est-ce qu'un remake ?"


Là où le film de Paul Verhoeven s'aggripait aux thèmes forts chers à son auteur (le sexe, la dualité du désir, la force tournée en ridicule), Len Wiseman signe un film effectivement bien plus neutre. .
Le réalisateur crée deux monde antagonistes, comme deux visions d'un futur possible pour le présent de nos société occidentalisées (un peu comme les deux premiers dessins de Robert Crumb ici, le troisième étant également présent pour quelques scènes dans le film) : La Nouvelle Grande Bretagne et la Colonie (figuré justement par l'Australie, ancienne colonie de l'empire britannique...).
Len Wiseman accumule alors avec bonheur les références aux deux poids-lourds de l'adaptation de Phillip K. Dick que sont Minority Report (Steven Spielberg, 2002) pour la Nouvelle Grande-Bretagne et Blade Runner (Ridley Scott, 1982) pour la Colonie.
Dans ce rebattage des cartes esthétiques, Le Londres géant (clins d'oeil à St-Paul et à Big Ben) a de faux airs de nouveau-monde et est tourné à Toronto au Canada. L'Australie, tourné au même endroit ressemble au Los Angeles du Blade Runner de Ridley Scott, lui-même inspiré d'Osaka, Tokyo et Hong-Kong qu'il a visité à la fin des années 1970.

D'un côté, un monde asseptisé et froid, une corporation gigantesque du tertiaire. De l'autre, une création prolétarienne cauchemardesque, fabriquant sans rouspéter (au début) les biens et richesses de la ville que sont... les policiers robots qui, justement les asservissent (excellente vision de Patrick Tatopoulos)
Un ascenceur passant par le centre de la terre relie les deux mondes pour des ouvriers faisant le trajet quotidiennement, rappelant la configuration de Metropolis (Fritz Lang 1927).
L'originalité et la modernité de cette vue du futur tient plus, à mon sens, dans la Colonie que dans le nouveau Londres, très (trop peut-être) fidèle à la vision de Steven Spielberg.
La Colonie nous montre une architecture rarement vue au cinéma, très proche de certaines idées de groupes de recherches en urbanisme pour résoudre les problèmes de surpopulation. (l'idée d'enchevetrer des blocs identiques est courantes dans les utopies de certains groupes de recherches architecturaux des années 1960).


En plus des néons, les hologrammes font leur apparition ainsi que les références coréennes au lieu des japonaises.
L'idée de bipolarité de ce monde fonctionne grâce à un univers à l'état intermédiaire qu'est le no-man's land post-apocalyptique entourant les deux premiers et traité un peu dans les mêmes tons qu'Avalon  de Mamoru Oshii.
Toutes ces références "Sci-fi" un peu geek prennent de l'ampleur grâce au gros budget du film qui leur donne une existence visuelle bien venue et nettement plus homogène que celle de son prédecesseur de 1990.
Mais justement, le film de Paul Verhoeven était plus clairement une adaptation, certes très libre, de la nouvelle de Philip K. Dick, la première après la mort de son auteur, qui plus est. Là où le réalisateur hollandais quittait la nouvelle de K. Dick après sa première demi-heure pour nous embarquer sur Mars, Len Wiseman signe un film certe plus proche des personnages de Philip K. Dick mais pas forcemment plus fidèle.
Difficile alors de décrire de quoi Total Recall - Mémoires programmées est la reprise : Du film de Verhoeven auquel il fait de nombreux clins d'oeils ou à la nouvelle dont la description de Quaid est bien plus fidèle.
La principale différence réside dans le traitement des personnages féminins : deux personnages interchangeable, toutes deux brunes alors qu'antagonistes dans le film de Wiseman; une blonde "réelle" et une brune fantasmée chez Verhoeven, une unique épouse, nettement moins vile dans la nouvelle de K. Dick.
D'une certaine manière, Wiseman réactive la misogynie Dickienne en mettant en scène sa propre épouse Kate Beckinsale dans un rôle de bad-girl particulièrement riche. Au-delà des scènes d'action, elle incarne la véritable méchante contrairement au rôle de "sidekick" de Sharon Stone dans le film de Verhoeven, mariée dans le film au véritable bad-guy de l'histoire. (d'où le désormais fameux "Considère ça comme un divorce" de Schwarzy...)
La découverte de l'épouse homicide par le héros, invention des scénaristes de la première version du film (ceux d'Alien, Dan O'Bannon et Ron Sushett), marque dans les deux, la dissociation avec la trame initiale de la nouvelle.
C'est dire l'importance accordée aux personnages féminins dans ces deux films qualifiés de cyber-punk ou geek, donc sexistes. Et si Total Recall était un film détourné sur l'adultère là où Total Recall - mémoires programmées était un film sur la survie du mariage, deux sujets qui semblent préoccuper leurs auteurs ?

Il en ressors de cette dernière mouture de la nouvelle de K. Dick un film de Science-Fiction honnète (ici, pas de prétentions autres que de fournir un bon divertissement esthétique de surcroit et bien porté par des comédiens à l'aise avec leurs personnages), plutôt malin mais sans être vraiment brillant (conclusion de Vincent Malausa, le Nouvel Obs (Par ici) très loin de la version de Paul Verhoeven.
Oubliable ? Sûrement, mais bourré d'idées.

N.B :
-Et après avoir laissé le rôle de Quaid à Colin Farell, notre ex-culturiste autrichien se tourne vers son passé d'action-man dès la semaine prochaine dans "Expendables 2". Les années 1990 ont définitivement de l'avenir...
-Télérama compare les deux Total Recall ici : http://www.telerama.fr/cinema/total-recall-le-match-du-remake-contre-l-original,85409.php
Tandis que cette vidéo rappellent quelques détails "cheesy" du film de Verhoeven : http://www.youtube.com/watch?v=haYg9NXkPW0

dimanche 5 août 2012

Rebelle, panne d'histoire et punch visuel

lexpress.fr
Le dernier film de Pixar, à l'instar d'ailleurs du tout dernier film de Christopher Nolan, était aussi attendu avec circonspection depuis la présentation des trentes premières minutes au Festival d'Annecy il y a deux mois.
Pourtant, l'histoire de cette princesse ressemble à s'y méprendre à Raiponce (2010, Disney).
Visuellement pourtant le film tient le rang Pixar avec de majestueux mouvements de caméra, des effets lumineux magnifiques et des rendus de matières témoignant de nombreuses heures de calcul et de recherches. De son côté, le scénario joue sur les attentes et commence de manière très classique avant de se réveler très astucieux.
Rebelle est donc un bon film d'animation avec la patte du studio (exit les craintes de normalisations quant au reste de la production mainstream américaine). Il ne semble cependant pas inoubliable, comme la plupart de ses prédécesseurs et sonne un peu comme un passage à vide.

N.B. : Après avoir vu le film en 2D, comme il a été conçu, je serai curieux de le revoir en 3D. Mais l'ambiance crépusculaire de son image permet malheureusement d'émettre de sérieux doutes quand à la qualité de sa projection selon les salles.

Dark Knight Rises ou la fin d'une époque

Esthétique labyrinthique, scénarios à tiroirs habités par des personnages à la psychologie bien ciselée, Christopher Nolan est un auteur qui semble se diriger vers un paroxysme perfectionniste à chaque nouveau film qu'il écrit ou réalise.
Aussi, ses fidèles attendent plusieurs années durant son nouvel opus et il va sans dire que ce dernier suscitait toutes les interrogations tant le précédent Batman (Dark Knight, 2008) semblait dépasser les limites du film d'action et de super-héros.
Pourtant, la comparaison serait maladroite. Sous prétexte qu'il s'agit d'une sorte de tragédie en trois actes, suivant une continuité et qu'il est tentant de comparer les deux méchants (Heath Ledger en Joker sera forcement indépassable puisque adoubé par le mythe de la mort de son acteur...), les deux films sont en eux-même des tragédies complètes. Aussi les renvoyer dos à dos reviendrait à comparer deux histoires bien différentes en réalité.
L'article d'Isabelle Reigner dans Le Monde du 24/07 souligne que le film "gagne en puissance et perds en étrangeté". Le constat est incomplet. La puissance (visuelle et dialectique) est typique des réalisations de Nolan, mais l'étrangeté, ici, se change en mystère. Comme toujours et bien dans la continuité des réalisations de son auteur, il y a ici une science du dévoilement (tellement criante par exemple dans Le Prestige, 2006, dont il s'agit de l'objet principal). Le scénario n'est pas tant original dans sa logique que bien rythmé dans la manière dont il distille les informations et joue avec les attentes du spectateur quant au devenir même du personnage de Batman, de son utilité et de son champs d'action. Les allusions subtiles aux autres épisodes et films de Nolan fusent...
Christian Bale & Christopher Nolan (Premiere.fr)
L'histoire étant sur des rails solides, reste le casting et la direction d'acteurs. Difficile de ne pas inscrire Tom Hardy, l'homme derrière le masque du méchant Bane au panthéon des plus inquiétants personnages de Batrman et par extension, du Hollywood actuel, grâce notamment à la "simple" prouesse de donner vie à un personnage aussi charismatique alors que plus de la moitié de son visage est masqué. Anne Hathaway est saisissante dans sa variation autour du personnage de Catwoman, se permettant le luxe d'apporter sa propres lecture du personnage déjà campé par Michèle Pfeiffer dans Batman, le Défi (1992, Tim Burton) reproduisant ainsi le tour de force de Heath Ledger en Joker réinterprétant Jack Nicholson dans le même rôle (Batman, 1989, film ô combien important pour Tim Burton).
L'intégration de notre Marion nationale se fait bien, même si une séquence est déjà abondamment parodiée sur Internet.
Christian Bale prends de l'âge mais conserve l'intelligence de son jeu, un peu comme un acteur de James Bond sur la fin (Pierce Brosnan vient plus à l'esprit que Roger Moore...).
Visuellement, le film est évidemment à couper le souffle et s'exprime particulièrement bien en 35mm tant son côté analogique ressort (les effets spéciaux numériques sont réduits au minimum et Nolan a lui-même indiqué sa préférence pour la pellicule alors que plusieurs scènes d'action sont tournées en IMAX).
La partition d'Hans Zimmer est plus astucieuse qu'il n'y parait, s'inspirant de chants primitifs pour dériver en grands saillies symphoniques.
Le film ferme une trilogie qui laissera sans problème l'amateur de Christopher Nolan dans l'attente de son prochain projet Man of Steel, dont l'auteur a écrit le scénario et laissé la réalisation à Zack Snyder, autre "cas complexe"  parmi les "faiseurs d'images" hollywoodiens de nos années 2010...

P.S. : Il est difficile d'écrire au sujet de ce film sans évoquer la fusillade d'Aurora. Mourir dans une salle de cinéma est une pensée qui agite tout cinéphile un brin obsessionnel mais sous le coup du désespoir d'autrui, cela dépasse l'imagination. Il est donc important de rappeler ici que le caractère crépusculaire du film de Nolan n'est, à mon sens, pas du genre à attirer ce genre d'acte de violence tant le propos se révèle optimiste. Le choix du film par le tueur se réduisant alors à un banal et tragique hasard de calendrier des sorties de l'été aux USA.