jeudi 21 mars 2013

Corps chauds contre corps froids

Difficile de tenir ses promesses pour un film dont la bande-annonce est si mirobolante qu'on la croirai tout droit sortie de la tête d'un publicitaire fou :


Il s'agit en fait de celle de Warm bodies : renaissance, un film du jeune réalisateur new-yorkais Jonathan Levine (36 ans, déjà 4 longs-métrages à son actif).

Le pitch et le concept sont donc balancés en 3' avec l'aide des Black Keys : Un zombie tombe amoureux d'une humaine dans un monde post-apocalyptique et redevient peu à peu humain entrainant ses congénères zombies avec lui. Deux jokers dans le concept : les "osseux" ("bonies" en VO) qui attaquent autant les humains que les zombies et la présence d'un chef chez les humains (Le colonel Grigio, bienveillante et bienvenue contribution de John Malkovich).

Le film inquiète par un long début dont les moments-phares sont tous déjà vus, désamorçant les fous rires. On a, pourtant à ce stade, déjà perçu la subtilité de la lumière captée en 35mm et des cadrages signé François Archambault (steadycameur célèbre et chef opérateur) ainsi que celle du mixage donnant à entendre pendant de longs moments la clameur des zombies (rare pour le genre) ainsi qu'un évident travail de maquillage.

Et puis, on se laisse emporter quand on s'aperçoit que notre héro zombie (appelé "R", Nicholas Hoult, britannique, 23 ans, déjà omniprésents dans nombres de Blockbusters, excellent dans le rôle) est une sorte de "Wall-E", un doux rêveur accumulant des traces de la vie humaine dans son abri, comme la caverne aux trésors de la "petite sirène" d'Andersen qu'a repéré Noëmie Luciani dans "Le Monde".
Le duo de R avec Julie (Interprétée par Teresa Palmer, australienne, 28 ans, aussi belle qu'adaptée au rôle) se construit non sans de discrètes longueurs mais tenant en haleine suffisamment longtemps pour que le film s'affirme dans ses prérogatives :

-Parodier sans avilir,

-Mélanger deux genres opposés (horreur et romantisme, dont le léger second degré du premier équilibre la possible mièvrerie du second),

-Insister sur la séduction.
Source : http://kebekmac.blogspot.fr/

Il s'agit, ni plus, ni moins des qualités habituellement reconnues au truculent Bal des vampires (Roman Polanski, 1967) à l'ombre duquel justement Warm bodies : renaissance vient injecter, littéralement (!), un peu de sang neuf : jeune réalisateur, jeunes acteurs et jeune romancier (l'américain Isaac Marion, dont c'est le premier roman adapté, a tout juste a 32 ans). Il est donc difficile d'éviter la comparaison avec Twilight (Bill Condon, 2008) bien moins subtile.
Le film de Jonathan Levine s'offre même le luxe de reprendre certaines scènes de "Roméo et Juliette" ("R" et "Julie"*) autant que du War of the worlds de Steven Spielberg.
Marco Beltrami compose une BO du meilleur goût et la sélection musicale qui pourrait devenir culte à force de mélanger artistes de renom et titres de faces B :

http://www.songonlyrics.com/soundtracks/warm-bodies-soundtrack-list.html


Warm bodies : renaissance a donc tout du petit film malin et culotté, souffrant certes des limites des deux genres qu'il explore tout autant que des codes américains en vigueurs dans ce type de films.

Source : http://cdn.bloody-disgusting.com/

Il risque cependant dangereusement de sombrer dans un oubli rapide.
Aussi, courrez donc le voir dès sa première semaine d'exploitation (pour les lecteurs parisiens : l'apprécier dans la belle salle 6 de l'UGC Ciné Cité des Halles est un privilège qui risque de ne durer qu'une semaine).
Il n'est pas impossible que Warm bodies : renaissance soit le Bienvenue à Zombieland (Ruben Fleischer, 2009) de demain...


*ainsi qu'un John Malkovich dont le personnage est appelé par son simple nom de famille comme le patriarche Capulet...

mardi 12 mars 2013

Vu à Berlin : Camille Claudel 1915

Camille Claudel 1915, c'est l'histoire d'un abandon. Une artiste abandonne sa vie, est abandonnée par le monde et par ceux qu'elle aime.
Internée en à partir de 1913, Camille Claudel passera le reste de sa vie enfermée dans un asile d'aliéné du Vaucluse.
En 1913, Camille Claudel a 49 ans, comme Juliette Binoche aujourd'hui. Une coïncidence qui n'a pas échappée au réalisateur Bruno Dumont (Avant lui, Claude Chabrol voulut faire jouer le rôle à Isabelle Huppert).
Alors pourquoi "1915" dans le titre de ce Camille Claudel-ci ? Il s'agit de l'année où l'artiste arrête de sculpter et sûrement aussi pour Bruno Dumont une manière directe, temporelle, de marquer la séparation avec le mélo passionné des années 1980 (Camille Claudel, avec Isabelle Adjani dans le rôle-titre, à l'époque compagne du réalisateur Bruno Nuytten, 1988).
L'âge mur, par Camille Claudel (source : exporevue.com)

Il y a comme une lumière magique dans Camille Claudel 1915, celle que capte Bruno Dumont du Sud où il tourne pour la première fois s'éloignant un peu des soleils froids ou gris du Nord. Il sublime des procédés simples, comme le champ-contrechamp et le décadrage.
Mais surtout, il dirige intelligemment une Juliette Binoche toute en retenue, qui attend.
Son attente est ponctuée d'échanges parfois muets avec les soeurs catholiques de l'asile et les autres pensionnaires joués par des malades mentaux et que Dumont a filmé comme des objets d'art brut.
A la frontière donc entre précision documentaire et création dépouillée, le film déploie une sorte de beauté sourde à la manière de la douleur qu'il décrit et des non-dits qu'il montre magnifiquement.

Pourtant, des éléments volontairement dissonants viennent bousculer cette harmonie. L'abord grinçant du rôle de Paul Claudel, le frère tant attendu, par Jean-Luc Vincent frise le ridicule quand ce n'est pas le suicide artistique, tout autant que les phases d'arythmie du film, d'ordinaire si magistralement maîtrisées par Bruno Dumont.

Le film reste à voir tout de même pour Juliette Binoche qui renoue avec la composition sensible d'un personnage qu'elle avait ces derniers temps un peu délaissée au profit d'une mise en scène d'elle-même. Camille Claudel 1915 se pose également comme une évocation un peu plus artistique que romantique de la vie de celle dont la plus grande tragédie n'aura pas seulement été de vivre injustement dans l'ombre d'Auguste Rodin.

A voir autour du film :

-Le montage d'interviews croisées de Juliette Binoche et Bruno Dumont sur Arte (8' environ)
-Un court-métrage espagnol sur le même sujet, intitulé simplement Camille.