dimanche 21 avril 2013

L'écume des jours : Dr Gondry and Mr Vian

"Dans la vie, l'essentiel est de porter sur tout des jugements a priori." Boris Vian apporte dès l'introduction de L'écume des jours une aide salutaire pour aider à appréhender ce film-somme qu'est l'adaptation qu'en fait Michel Gondry. Que d'idées géniales dans son prochain film ! Mais L'écume des jours semble être comme ces chansons qui rentrent dans la tête et qu'on n'arrive pas à oublier. Surprenant et envoutant par sa forme, décevant par sa démarche, le film est à voir absolument, même si ses parti-pris conceptuels semblent s'autodétruire. Un article écrit en écoutant Duke Ellington et à lire en écoutant les premières notes de "Take the 'A' train".

Image : premiere.fr

"A quoi ça ressemble une oeuvre en train de se créer ?" C'est un peu la question qui parcourt les films et objets filmiques de Michel Gondry. Il y répond cette fois-ci en un peu plus de deux heures en convoquant une figure écrasante, celle de Boris Vian, un peu son "Jean-Sol Partre" à lui.

Michel Gondry est probablement l'un des meilleurs créateurs de rythme visuel de ces vingt dernières années.
Boris Vian a été l'un des meilleurs créateurs de rythme textuel du siècle passé.

Le rapprochement semble évident et prometteur, surtout si on considère les deux comme à la fois des ingénieurs et des artistes. Mais la rencontre ne se fait pas vraiment.
Et pour cause, "Je suis vivant et vous êtes mort"* semble dire Michel Gondry à Boris Vian.
Dans le déploiement de son savoir faire, le premier évacue sans vraiment le vouloir une grande part du second. C'est un peu l'idée développée dans cet article. Mais face à l'ampleur du film, il est bon de chercher plus avant pourquoi.

La réponse tient en deux choix majeurs du film qui viennent l'handicaper :

-la place du récit original de Boris Vian par rapport à son adaptation,
-le casting, voulu comme naturel et au final, totalement sous contrôle.

Pour tenter de comprendre cette oeuvre complexe sur une autre oeuvre complexe, appelons au secours le sémillant et séminal (au sens anglais) critique des années 1940-50, André Bazin (à chacun son Partre) qui dans son célèbre "Pour un cinéma impur" classifiait les adaptations de roman au cinéma en trois catégories :

1/ les traductions du roman dans un autre langage (au mieux, les films valent le livre)
2/ les adaptations libres (l'original n'étant plus qu'une source d'inspiration)
3/ les constructions sur le roman d'oeuvres à l'état second; d'êtres esthétiques nouveaux qui sont comme le roman original multiplié par le cinéma.

Le film de Michel Gondry laisse de côté énormément d'images décrites dans le texte pour y substituer les siennes, venant souvent d'une réserve d'idées non utilisées (un premier point commun avec Jean-Pierre Jeunet qui dans Le fabuleux Destin d'Amélie Poulain avait toujours dit avoir repris de nombreuses idées). Le recyclage est plutôt enthousiasmant en soi, mais malheureusement, le texte de Vian est trop souvent mis entre parenthèses, ce qui exclut le film de Gondry de la première catégorie d'adaptation.
A croire que la co-écriture avec Luc Bossi (également producteur du film et détenteur des droits d'adaptation du livre) a tellement éliminé Boris Vian, qu'on en vient à regretter que ce dernier ne soit plus là pour assurer une vraie rencontre, ni pour se défendre. Sur le plateau du Grand Journal du 19 avril dernier, sous un grand portrait de Vian, presque tout les acteurs semblaient se réjouir de son absence du scénario.
Image : lavie.fr
On pourrai donc croire, à tort, que L'écume des jours entre dans la seconde catégorie et serai une adaptation libre. Mais ça serai justement nier ce qui lie ces deux auteurs protéiformes que sont Michel Gondry et Boris Vian. Les deux sont parisiens et ont grandi en banlieue. Ils ont mieux que quiconque saisi cet indéfinissable flottement parisien (du pied de Ménilmontant jusque dans le si actuel chantier des Halles), perceptible dans la première bande-annonce du film (sur la magnifique chanson "Ho hey" des Lumineers) et tellement peu dans le résultat final. Le pari de Michel Gondry était d'adapter Boris Vian, mais son Paris est tellement plus beau.

Le film, comme le livre, reste, malgré cela, fidèle à cette idée de primauté des objets sur les êtres que partage ces deux presque pataphysiciens**. Romain Duris explique d'ailleurs, toujours au Grand Journal du 19 Avril dernier que "Michel ne gueule que sur les objets, jamais sur les acteurs."
Mais, comme le disait Roland Barthes (on est toujours proche d'un Partre..) :
Il ne faut pas oublier que l’objet est le meilleur messager de la surnature: il y a facilement dans l’objet, à la fois une perfection et une absence d’origine, une clôture et une brillance, une transformation de la vie en matière (la matière est bien plus magique que la vie), et pour tout dire un silence qui appartient à l’ordre du merveilleux. 
('La nouvelle Citroën' in Mythologies (1955)
Et pour ajouter la question automobile, quelle plus belle illustration de l'extrait ci-dessus que l'étonnante limousine transparente du film (visible au show-room Peugeot sur les Champs-Elysées et baptisée, par souci de fidélité "LimoVian") poussant l'idée de brillance de la limousine simplement blanche chez Vian jusqu'à la transparence (avec la bulle et son flottement, que l'on trouve aussi dans cet autre véhicule du film qu'est le nuage volant, ainsi que sur le mille-pattes de la police).
Les autres voitures du film, spottés par le Blenheim Gang (excellent site décrit dans un autre billet) traduisent bien quand à elles, l'absence d'origine repérée par Barthes et l'idée d'inversion introduite par Vian, le tout matiné d'une connaissance accrue du design industriel français, celui des années 1980 en tête (Roger Talon, Gérard Welter, Robert Opron...).
Elles sont, en quelque sorte des carambolages en mouvement (une idée présente notamment chez le peintre Erro, dans 'Carscape') et répondent, à ce titre, à l'architecture si particulière de la butte Bergeyre à Paris. Un  décor que l'on eu dit justement construit ad-hoc, mais en fait pré-existant.

Image : tf1.fr
L'origine des trouvailles visuelles est, selon moi, en partie ce qui amène le film à être chassé de la troisième catégorie d'adaptation définie par Bazin, à savoir la construction d'une oeuvre seconde, un peu comme un rajout bricolé, si cher à Michel Gondry et qui aurai si bien pu lui convenir.

Le film va pourtant dans cette direction en montrant le roman en train de s'écrire. Une idée qui sonne un peu comme un clin-d'oeil inquiet au "maitre Vian", dont le roman est un si beau catalyseur de création. Cette idée de cheminement créatif, chère à Michel Gondry sera vraisemblablement au centre de son prochain film d'animation, élaboré à la faveur d'une conversation Noam Chomsky. Le problème de la perte d'authenticité lors de l'adaptation était déjà si bien mise en perspective dans le clip pour Björk de "Bachelorette", dont L'écume des jours se fait un lointain écho. (un rapprochement en partie fait par Isabelle Reigner dans son article du 19/04 dans Le Monde)

Malheureusement, contrairement aux animations d'objets de Valérie Pirson conçues pour le film (comme celles du Fou de Beaucourt, critiqué dans un précédent billet) et que le réalisateur loue pour leur contraste entre vieux objets et précision "neuve" de l'animation, le documentaire sur la construction de la LimoVian révèle une construction ne venant pas d'un ou d'une artiste isolée, mais d'un processus quasiment industriel. La mobilisation de moyens sponsorisés semble reflèter le choix d'un casting français gargantuesque.

Image : toutlecinema.com
Etrangement, seul les seconds rôles (Alain Chabat, Natacha Régnier, Zinedine Soualem, Sacha Bourdo, Philippe Torreton) et les transfuges comiques (Omar Sy et Gad Elmaleh) ont l'air de tirer leur épingle du jeu dans le film.
On peux en chercher la raison dans cet échange : Michel Gondry répondant à l'enthousiasme de sa comédienne Aïssa Maïga, encore une fois au Grand Journal, lui résume une partie de sa méthode de direction d'acteurs : "Je vous met dans mon univers où tout bouge comme ça vous êtes vous-même dans le film."
Le réalisateur souligne par là à quel point selon lui, la persona de ses acteurs (leur image par rapport à leurs précédents personnages ainsi que leur image publique) corresponds à celle des personnages de l'écrivain. Cette idée est soulignée par la campagne d' "affiches-personnages" : Audrey est Chloé, Romain est Colin, etc...
Il y a là, en fait une tentation à l'autopersonnage*** (sans jeu de mots avec ce qui précède sur l'automobile), comme il y en avait déjà une utilisation dans son précédent film The We & the I.

Malheureusement, l'idée de pureté des personnages s'écroule pour les personnages principaux sous le poids de leur célébrité, et ce, malgré la beauté des duos. Il est alors difficile de ne pas rapprocher Colin joué par Romain Duris de son personnage de Louis Echard dans Populaire de Regis Roinsard (critiqué ici) et impossible de ne pas rapprocher la Chloé d'Audrey Tautou, avec Amélie Poulain (second point commun assez fatal et attendu avec le film de Jeunet mais tellement vérifié par la si belle mais tant vue espièglerie commune aux deux personnages, plus encore qu'à Audrey Tautou).

De construction du personnage justement, il en était question dans Django Unchained, selon Simon Lefebvre de Zinzolin. Pour ce faire, Quentin Tarantino jouait dans son propre film un personnage qui se risquait à tester la solidité de ses propres concepts de démiurge.
Dans L'écume des jours, Michel Gondry prends à son tour le risque d'apparaitre à l'écran, avec son fils Paul, sous les traits du docteur Mangemanche, qui vient tenter de soigner Chloé de sa maladie avant de s'enfuir lâchement. Le rôle est assez symptomatique du film, comme un malade qu'on vient visiter sans toutefois pouvoir le soigner, comme une conscience, amusée mais résignée pour le démiurge Gondry de la faillite de l'équilibre entre persona et personnage.

Alors, "Trahison naïve ou indigne prostitution" ? ****
Ni l'une, ni l'autre, comme l'indiquait André Bazin, juste une oeuvre d'une richesse visuelle inouïe dont pâti l'habituelle sophistication lisible de Michel Gondry.*****

Ici, on a plus affaire à un patchwork visuel frénétique qui épuisera sûrement certains spectateurs mais en ravira d'autres, une sorte de super-production de l'usine à films amateurs. On y oublie un temps le fond vert pour s'extasier de la matérialité et de la mécanique de toutes les constructions à l'écran.
Adaptation décevante certes, mais à la jouissance visuelle assurée, L'écume des jours vu par Michel Gondry semble moins être un chant d'amour à la France et à Paris que son réalisateur n'a jamais vraiment quitté (troisième et dernier point commun avec Le fabuleux Destin d'Amelie Poulain) qu'un résumé d'un langage visuel, annonçant un possible renouvellement pour un prochain film.
Qui s'en plaindra?******
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*Il s'agit du titre d'une biographie de Philip K. Dick, mais surtout d'une phrase importante de son roman Ubik, dont Michel Gondry préparerait l'adaptation depuis des années.

**Boris Vian était un pataphysicien accompli, et Michel Gondry le fut au moins le temps d'un discours selon Bertrand Tavernier.

***L'autopersonnage est, selon Maxime Scheinfeigel décrivant les film de Jean Rouch, un acteur occasionnel sans persona dans les documentaires, "seul pur personnage filmique".

****André Bazin, "Qu'est-ce que le cinéma?", 1985, Le Cerf, Paris, p. 101

*****Les meilleurs exemples pourraient être, la sortie de l'état de sauvage du héros de Human nature, la multiplication des Kylie Minogue dans son clip Come into my world, le dispositif d'effacement de mémoire dans Eternal Sunshine of the spotless mind ou encore le trajet en bus protéiforme de The We & the I.

******Pour reprendre une dernière fois André Bazin qui conclut ainsi "Pour un cinéma impur".
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P.S. 1 : Il existait déjà une adaptation de L'écume des jours par Charles Belmont en 1968 avec Marie-France Pisier et Samy Frey et dont on peux voir un extrait ici.

P.S. 2 : Quelques mots et quelques images sur la belle adaptation au théâtre Déjazet par Béatrice de la Boulay en 2009.

P.S. 3 : Pour prolonger une éventuelle réflexion sur l'adaptation littéraire au cinéma, on peux lire cet intéressant texte de Jean Cléder sur fabula.org.

mardi 2 avril 2013

Automobiles de Pâques

Album photo...

A défaut de chasse aux oeufs en chocolat, quelques rencontres automobiles fortuites dans un Paris miraculeusement ensoleillé :