mercredi 20 novembre 2013

Gravity : I have a bad feeling about this mission.

Comme un programme du film d'Alfonso Cuaron, la phrase récurrente de l'astronaute Matt Kowalski (George Clooney) recentre le film autour du ressenti, du 'feeling' et se pose comme une réponse au "Houston, we have a problem." d'Apollo 13.
Il a beaucoup été dit et écrit sur Gravity. Qu'il s'agit d'un film de SF, qu'il n'y a pas de ne citation de 2001, l'odyssée de l'espace, et bien d'autres choses encore.
C'est que le dernier film d'Alfonso Cuaron résiste à nombre de descriptions critiques tant il est de l'ordre de l'expérience purement visuelle. Pour preuve, rare ont été les détracteurs du film à trouver la 3D inutile et il va sans dire que le voir en salle est un passage obligé tant on imagine mal un écran plus petit que le spectateur.
Pourquoi ? Car avant d'être un spectacle montrant des univers, l'ambition du film est d'immerger le spectateur dans l'espace.
Point de Science-Fiction donc mais un hyper-réalisme forcené dont la 3D se fait la complice.
De nombreux éléments bondissent au visage, à commencer par les mains. Comme un retour à l'humain derrière la ou les machines, les personnages de Gravity ne cessent de rattraper des objets et de agripper à tout ce qui les entourent pour leur survie. Si un genre devait être avancé pour le film, il s'agirait d'un road-movie initiatique et nihiliste à épisode, un peu comme un Vanishing Point qui serai transposé dans l'espace.
A la quête de l'espace américain par le biais d'un parcours terrestre dans le film de Richard Sarafian se substitue une quête de la gravité, donnant son titre au film, passant par un parcours en apesanteur.
Le parallèle ne s'arrête pas là.
La personnage principal de Gravity a une mission donnée au départ. Cette dernière s'efface devant l'urgence de sauver sa vie. Pour ce faire, on le suivra au travers de différents lieux où à chaque fois de nouveaux enjeux apparaîtront jusqu'à un dénouement final.
Le film s'appuie sciemment sur cette construction en niveaux; à la manière d'un jeu vidéo, au sens noble du terme, à grands renforts de plans-séquences donnant à ressentir visuellement le "gameplay" de chaque lieu visité. Fort de cette expérience et grâce au didactisme visuel du film, nous sommes à même de percevoir en temps que spectateurs les enjeux et les difficultés qu'affrontent le personnage. Entre les éléments nouveaux qu'Alfonso Cuaron introduit dans chaque nouvelle scène et les citations directes (un stylo flottant dans chaque vaisseau, comme celui s'échappant de la poche du Dr Floyd, peut-être le seul véritable clin d'oeil à 2001, l'odyssée de l'espace), le parcours se libère de toutes les vicissitudes et déjoue les obstacles de la description pour devenir complètement initiatique, voire métaphysique (à nouveau, clin d'oeil sur l'icône orthodoxe dans le vaisseau russe et sur le bouddha dans le vaisseau chinois, chacun comme veillant sur les instruments). Face au vide spatial, et à ce temps long qui nous est donné à voir, il est possible de voir une image de l'inconscient et de l'infini.

On peut donc avancer l'idée que Gravity penche plus du côté de Freud que de Buzz l'éclair, même si George Clooney est doublé en français par le même Richard Darbois que l'astronaute bravache de Toy Story... Face à cette centrifugeuse à paroles tout en second degré qu'incarne l'acteur désormais iconique des publicités Nespresso, on trouve Sandra Bullock aux limites physiques et artistiques de son jeu. Il est difficile de passer à côté des épreuves physiques sur son visage. Sa voix laisse échapper des râles et des dissonances, bien éloignées des minauderies des comédies qu'elle peuple habituellement.

Un des nombreux instruments de torture d'Alfonso Cuaron... (Premiere.fr)

Le complexe dispositif de tournage d'Alfonso Cuaron semble être un piège pour l'actrice, un piège à émotions et ce n'est pas seulement parce qu'une de ses larmes volent jusqu'à nous en 3D que nous pleurons. La force de la direction d'acteur du réalisateur d'Y tu mama tambien pousse Sandra Bullock dans ses retranchements insoupçonnés et il se peux que ce soit son meilleur rôle au cinéma.
Le personnage de Ryan Stone (Sandra Bullock) est important dans ce film, car dans ce film comme dans d'autres d'Alfonso Cuaron, l'homme n'est qu'un symptôme de la femme. On trouve dans Gravity une manière presque héroïque de nous montrer son indépendance tout autant que la solitude dont le fléau ne s'arrête pas au genre.

Mais, plein d'espoir, le film s'ouvre et se clôt par un fond de "trafic" radio (à la toute fin de son générique, il y a même un décompte atterrissage), rappelant que l'humanité au travers des machines existe bel et bien. La voix bien connue d'Ed Harris (Apollo 13 encore mais aussi Abyss) contraste d'autant plus nettement avec les voix désincarnées de la station chinoise et les diverses alarmes et grincement. La musique du débutant Steven Price (c'est tout juste sa deuxième BO) est souvent décrite comme envahissante. Le mixage la rends, en effet, plus subtile. Redoublant le son des machines, la musique se fait bruitiste. Elle redouble les images quand elle illustre les sentiments des personnages à la manière de celle de Vangelis dans Blade Runner (on retrouvera le bip récurrent de "Memories of green" http://www.youtube.com/watch?v=Cg0cmhjdiLs et les saillies de choeurs à la James Horner dans ses belles partitions d'Appolo 13 justement ou de Titanic). Sur les strates sonores et leurs implications dans la description sensible du monde qui nous est présenté, le mixage Dolby Atmos est sans précédent, séparant bien la musique de l'ambiance sonore. Il permet, on s'en doute, une immersion plus complète par les infrabasses faisant vibrer littéralement le corps, les enceintes arrières permettant un placement ultra-précis par rapport aux objets et une dimensions supplémentaire par le dessus et les enceintes du plafond de la salle, ô combien importante dans un film où le ciel manque de tomber sur les personnages.

Ne pas lâcher, une idée qui parcourt Gravity (lyricis.fr)

L'idée est reprise avec moins de moyens au début d'un autre film sur l'espace un peu dépouillé et peu cité en regard de Gravity, l'excellent et trop peu vu Out of the present (1995) d'Andrei Ujica. Le film commence lui aussi par une séquence magistrale, un long plan séquence de 5' sur la désormais disparue station Mir.

L'orbite spatiale, l' "endless driving" évoquée par Ryan Stone est chez Ujica comme chez Cuaron, une réelle sublimation d'un trajet ultime, qu'il mène de la mort à la vie ou d'une conception politique à une autre. Le documentaire Out of the present  narre l'expérience de Serguei Krikalov, le dernier cosmonaute soviétique, resté en orbite comme un naufragé spatial pendant la chute du régime communiste en URSS, tout un symbole...

Le film complet ici :

http://www.dailymotion.com/video/xoeh4u_out-of-the-present-vostfr-part-1_tech
http://www.dailymotion.com/video/xoeh5r_out-of-the-present-vostfr-part-2_tech

Merci à Daniel Dos Santos