dimanche 9 mars 2014

Un spectacle heureux

Le poète allemand Rilke disait : "Les œuvres d'art sont d'une infinie solitude ; rien n'est pire que la critique pour les aborder. Seul l'amour peut les saisir, les garder, être juste envers elles." Et si la critique pouvait être amoureuse ?
C'est armé de cette conviction que je sors du sommeil mon blog, plus absorbé par les contributions à Format Court ou à MotionMedia.
Voici un petit article de dernière minute pour les dernières heures d'une exposition qui vient idéalement finir une journée ensoleillée à Paris : "The Happy Show" de Stefan Sagmeister à la Gaïté Lyrique.

L'entrée de l'exposition "Happy show" et ses premiers mots.
"Bonjour, je m'appelle Stefan Sagmeister. Je suis designer graphique"

C'est par ces mots en noir sur fond jaune que commence le parcours de l'exposition et c'est là toute sa scénographie. Pas de concept compliqué, pas de parcours sophistiqué, on trouve à la place une lisibilité toute graphique, une série de textes écrits sur les murs et un peu partout forme une série d'aveux d'une désarmante simplicité. L'artiste américain, né en Autriche au début des années 1960 pose une fameuse question : "C'est quoi le bonheur?" et au delà : "Comment s'en approcher ?".

La réponse se construit au fil de l'exposition par de courts principes mis en action par des mots dont les lettres volent d'un média à l'autre. Stefan Sagmeister (le bien nommé, son patronyme pourrait se traduire par "le maitre de la parole"), nous relate des installations passées, nous en propose de nouvelles, met en perspective des statistiques. Il nous projette des films où il se met en scène lui-même et d'autres où l'animation vient appuyer ses propos. Cette frénésie de mots est relayée par de nombreux graffitis, parfois inspirés que l'on trouve dans les escaliers reliant les deux niveaux de l'exposition.

A quelques pas du bonheur...
Avec un art consommé de la litote et de l'oxymore ("Chaque sortie est une entrée" peut-on lire un peu partout), l'originalité de la démarche tient dans la manière précise mais néanmoins émouvante avec laquelle l'artiste parvient à impliquer le visiteur. Sa démarche se rapproche ainsi de celle des cinéastes post-pop américains, parfois originaires d'Europe et également issus de milieu plus "utilitaires" des arts graphiques tel que Michel Gondry, Spike Jonze, Chris Cunningham ou encore Johnathan Glazer (Grosso modo, ceux de l'éphémère mais ô combien précieuse émission de Channel 4, Mirrorball).

Post-pop et philosophe

Il est frappant de constater que les grands concepts philosophiques animent au même moment ces orfèvres de l'image "entrés en cinéma" au même moment il y a déjà dix ans. Dans cette optique, le prochain film de Michel Gondry tentera de définir l'inspiration et le bonheur au travers d'un entretien avec le philosophe Noam Chomsky. Le titre original de son film est d'ailleurs Is the man who is tall happy ?, un titre pas si éloigné du "Happy show".
Spike Jonze, quant à lui, se penche sur l'amour avec Her, montrant un homme amoureux d'une voix qui s'accorde à ses désirs. On se rapproche de l'anthème prétendument bazinienne du cinéma qui "substitue à notre regard un monde qui s'accorde à nos désirs". (La phrase provient du Mépris de Godard et consacre le cinéma comme une "forme qui pense").

A la recherche du bonheur retrouvé

Stefan Sagmeister, quant à lui, pourrai rejoindre ce duo de tête, avec le documentaire qu'il prépare The Happy Film. Outre d'avoir fréquenté de grands musiciens, il partage également avec eux un goût pour le minimalisme et un usage parcimonieux mais très conscient de l'informatique, de l'interactivité. Il dit par exemple dans un des entretiens publiés sur son site :

"Je pense qu’il faut rendre son travail plus personnel, apporter sa propre subjectivité. Nous devons nous affranchir de la machine et remettre au centre le fait que l’humain est aux manettes. Il y a aujourd’hui de la place pour plus d’émotion, plus de chaleur."

Même si, comme annoncé au début, "l'exposition ne rend pas plus heureux", la visite se fait un chewing-gum à la banane dans la bouche. "The Happy show" a l'immense mérite de donner envie au visiteur d'aller au bout de ses tentatives de bonheur (comme celle de finir un article de blog pour votre serviteur) tant celle de l'artiste se justifie par sa générosité.

A voir d'urgence donc. Les infos pratiques : http://www.gaite-lyrique.net/theme/the-happy-show

Texte défilant et silhouettes murales...


Statistiques jaunes

Philosopher dans les toilettes...

...où des questions personnelles se posent.

L'entrée de l'exposition s'accompagne d'un gage. Quel sera le votre ?

Une exposition à plusieurs niveaux de lecture.